FROSTIANA

Il fut un temps où les hivers froids permettait d’établir des « Frost fair » sur la Tamise.

La plus grande d’entre elles, à ce que l’on raconte, fut celle de l’hiver 1683. L’hiver fut tellement rude que la glace atteignit les 28 cm d’épaisseur et a duré près de deux mois. Il se dit aussi d’Henry VIII a voyagé, en son temps, en traîneau sur la tamise gelée de son palais de Londres à Greenwich, soit près de 7 miles.

Le courant lent du fleuve charriait des glaçons formés plus en amont du fleuve. Arrivés à hauteur du London Bridge, c’étaient de véritables morceaux de glace qui étaient retenus au milieu de divers débris par les arches étroites et basses du pont. Le gel, au fur et à mesure de l’arrivée de la glace, enserrait jusqu’à une centaine de bateaux. Emprisonnés, ils devaient attendre patiemment le dégel pour pouvoir reprendre leurs activités maritimes. Les voies navigables de Londres étaient à l’arrêt.

Lors de la foire du gel de février 1814, les températures n’avaient pas dépassé la barre du point de congélation de l’eau depuis Noël. La glace s’était étendue jusqu’au Blackfriars Bridge, soit près d’un mile de distance. Je devais avoir tout au plus une dizaine d’année, si je me souviens bien, et je te garantis que je n’ai pas vécu d’hiver plus froid. Je me souviens des joues rougies par le froid et du souffle chaud des gens formant de petits nuages de vapeur devant leurs visages.

Le 1er février, la glace était suffisamment épaisse pour soutenir une foire au gel. La dernière avait eu lieu en 1789, alors autant te dire que c’était un évènement immanquable que je n’avais jamais connu.

Les marchands ambulants se précipitèrent, ce matin là, pour construire à la hâte les tentes en toile de voile et en rame. Entre chaque stand, des braseros étaient installés, permettant aux visiteurs une relative chaleur au milieu des allées. Les stands proposaient toute sorte de nourriture. Nous pouvions trouver du bœuf cuit à même le fleuve, du mouton rôti, du pain d’épices, des pommes chaudes, du chocolat chaud, du café, du gin et de la bière. D’autres proposaient des bibelots en tout genre avec la mention « vendu sur la Tamise ». Les colporteurs se frayaient un chemin au milieu du chaland pour annoncer les prochaines courses de chevaux ou l’heure du dernier spectacle de marionnettes. On pouvait entendre exploser la joie des enfants qui suppliaient leur parents d’assister aux représentations. Il y avait aussi des stands de jeux, tel le bowling à neuf quilles qui rencontrait un franc succès auprès de ces messieurs. Du côté du pont de Blackfriars, un éléphant a même traversé la Tamise. Tout le monde a été impressionné de voir un animal d’une telle stature se déplacer sur la glace. C’est pour te dire la rudesse de l’hiver si la glace était suffisamment épaisse pour soutenir le passage du pachyderme. Des presses d’imprimeries ont aussi été apportées. Elles permettaient d’imprimer sur le fleuve des cartes postales souvenirs dont l’unique originalité était d’être produite sur le fleuve gelé. Georges Davis, au terme de cet évènement, a fait imprimer un livret de 124 pages intitulé « Frostiana, ou une histoire de la Tamise sous la glace » pour commémorer cette dernière Frost fair… C’était grisant de se trouver au milieu de ce rassemblement hétéroclite où toutes les classes de population étaient réunies. C’était un véritable festival d’extravagance.

Pourtant, ce qui me subjuguait le plus, c’était les patineurs. J’étais impressionné de les voir évoluer sans peur, perchés sur les lames de leurs patins, glissant élégamment sur le fleuve gelé. Tout le monde n’avait pas le luxe de s’offrir des patins à glace, et il s’agissait principalement de membres de la bourgeoisie qui en profitait. Les hommes, avec leurs chaudes redingotes de laine noires, transpiraient la rigueur de l’aristocratie et leurs attitudes raides étaient de mise pour accompagner les dames dans leurs danses. De gracieuses jeunes filles leur donnaient la main et glissaient sur la glace, faisant tournoyer leurs jupons au gré de leurs mouvements. J’étais fasciné de les voir évoluer sans jamais se prendre les pieds dans le tissu de leur jupes longues. Certaines dames, un peu plus âgées et bien moins confiantes, s’avançaient péniblement mais tout de même résolues à participer à cet évènement exceptionnel de patiner sur la Tamise. Elles portaient des manteaux bien chauds, resserrés sous la taille à la mode empire et leurs chapeaux habituels avaient laissé place à des toques de fourrures. Les couleurs qu’elles arboraient sur leurs manteaux tranchaient de la sobriété de la gente masculine. Ces couples sur glace nous offraient une magnifique représentation de leur agilité. Les enfants aussi, certains très téméraires, et d’autres moins aguerris, faisaient la course. D’autres tombaient de tout leur long ou juste sur leur fondement, mais toujours se relevaient. J’aimais regarder les patineurs, les rires qui s’élevaient et la joie qui résultait de ce jeu que nous offre l’hiver. Le moindre instant sur la glace était un ravissement pour ces patineurs occasionnels.

Mais les réjouissances furent de courte durée. Cette année-là, la foire ne dura que 4 jours. Le 5 février, la glace s’est rompue sous le poids des badauds, noyant plusieurs personnes dans les eaux gelées du fleuve. Un bien triste épilogue pour une si jolie fête…

Depuis cet hiver de 1814, je n’ai pas connu d’autres Frost fairs, et c’est bien dommage. J’aurai aimé que tu te rendes compte de l’effervescence qu’apportait cette manifestation aux londoniens en plein cœur de l’hiver.

C’est aussi cette année-là que nous avons connu une inondation de bière au cœur de Londres, mais ça, c’est une autre histoire que je te raconterai peut-être un jour.

Défi d’écriture par Madame Kea Ring : un thème, patinoire

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